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Nouvelle programmation Saison 2022-2023
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Synopsis La vie Invisible de d'Euridice
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Ne sacrifiant jamais le message à la rigueur narrative, De Santis livre un des sommets du néoréalisme et révèle des talents majeurs du cinéma italien.

Riz amer est un film charnière dans l’aventure néoréaliste. Le film sort alors que le genre s’apprête à entamer un lent déclin symbolisé par la défaite de la gauche aux élections en cette année 1948. Giuseppe De Santis, sans doute un des réalisateurs les plus engagés du néoréalisme (il fit partie de la résistance italienne en lutte contre Mussolini et l’Allemagne durant la Deuxième Guerre Mondiale) l’avait sans doute senti venir, tant avec ce troisième film il trouve l’équilibre parfait entre message et destins individuels.

De l’intime au collectif

Comme nombre de réalisateurs de l’époque, Giuseppe De Santis a débuté par la critique, plus précisément au sein de la revue Cinema. Là, son ancrage à gauche (notamment au sein du Parti communiste) l’amène à être un des premiers défenseurs d’un cinéma décrivant la réalité du prolétariat. Les paroles font bientôt place aux actes lorsqu’il collabore au scénario du Ossessione de Visconti qui l’engage même comme assistant. Sur le tournage se produit un fait anodin mais d’une importance capitale pour De Santis. Lors d’une séquence montrant le couple de héros arpenter la campagne, De Santis propose à Visconti de garder au sein de l’image en arrière plan les paysans effectuant les moissons. Visconti accepte et scelle là la profession de foi de De Santis.

En effet, le réalisateur applique à la lettre cette méthode sur Riz amer tout en se démarquant légèrement des canons néoréalistes. Dans la plupart des films néoréalistes première période, l’aspect documentaire et l’expression d’une certaine vérité primaient sur la dramaturgie classique. Le focus se faisait donc progressivement sur les personnages après s’être appliqué à dépeindre l’ensemble d’une communauté (ouvrier, paysans…).

Dans Riz amer, c’est exactement l’inverse et ce, dès la scène d’ouverture qui fait écho à la tentative d’Ossessione. Au premier plan, une pure intrigue de film noir où l’escroc Vittorio Gassman (son emploi odieux habituel se teinte d’une aura menaçante délestée du comique qui l’allègera à l’avenir) est traqué par la police au sein d’une gare pour le vol d’un collier précieux. Sur le point d’être capturé, il confie l’objet à sa petite amie Francesca (Doris Dowling) qui va se mêler pour un temps aux journalières en partance pour la récolte de riz dans la plaine du Pô. La fuite des deux héros aura en effet été entrecoupée d’images du départ massif de ses « mondines », ouvrières agricoles officiant chaque été à l’époque dans la région de la Lombardie notamment. L’arrière plan réaliste s’inscrit ainsi de manière diffuse avant de devenir un élément clé de l’intrigue principale. Point d’astuce narrative à y voir cependant, ce transfert du cadre et des enjeux obéit totalement à la thématique du film qui va voir le comportement de la fille de mauvaise vie Francesca transformé au contact des ouvrières.

 

L’idée du film sera d’ailleurs venue à De Santis et son scénariste Carlo Lizzani alors qu’eux mêmes assistaient à un des grands départs estivaux de ses travailleuses. La vision de cette grande procession féminine, unies, chantante et d’une beauté sans égale dans leur vigueur travailleuse les aura durablement marqué. C’est là qu’on saisit le brio de De Santis et sa démarche à contre courant. Tous les éléments extérieurs tendent à se mêler à cette inaltérable vision de communion collective des ouvrières. La trame policière devient une tranche vie du quotidien de ces femmes, la grâce du moment est privilégiée au rythme enlevé du début. Plus symboliquement, les rôles s’inversent entre la starlette américaine de série B Doris Dowling (recrutée pour attirer le public d’outre atlantique) et la vraie vedette révélée par Riz amer, Silvana Mangano. L’ouvrière soudainement objet de tous les regards et la « star » gagnée par les vertus de la vie en communauté, tout un signe…

Ode aux « mondines »

Riz amer, en plus de cet éloge de la collectivité est aussi (et surtout) une belle ode à la féminité. Sans se délester de son aspect documentaire, la caméra de De Santis s’attarde amoureusement sur la beauté de ces femmes au travail. Leur dur labeur semble les magnifier, tant dans leurs formes engoncées dans leurs tenues de travail que la pâleur de leur jambe ou de leur visage radieux et marqué à la fois par l’effort. La photo d’Otello Martelli est irradiée de l’atmosphère estivale de la province de Verceil où fut tourné le film. Cette chaleur palpable intensifie les moments de tension telle cette très originale scène où ouvrières sous contrat et clandestines s’affrontent dans une joute chantée. C’est également cette même fièvre qui les accompagne lors des instants plus sensuels et apaisés, le languissant repos quand la pluie empêche de se rendre à la rizière ou durant les bains.

 

Cet aspect charnel trouve sa manifestation concrète à travers Silvana Mangano. C’est le chassé croisé de destin entre son personnage Silvana et Francesca (Doris Dowling) qui constitue le cœur du récit. Silvana fille du cru n’a connu que la misère et rêve de la grande vie tandis que Francesca lasse de suivre les arnaques de son petit ami trouve enfin paix et solidarité parmi les mondines. Le physique plantureux de Silvana Mangano, sa présence torride et la manière dont elle s’impose peu à peu dans le film affirment cette volonté d’émancipation. Bien avant Sophia Loren ou Gina Lollobrigida, elle imposa cette image de la star italienne charismatique aux formes généreuses. Le côté brut donne pourtant toute sa vérité à Silvana. C’est d’ailleurs ce qui détermina le choix de De Santis pour l’actrice qui trop maquillée et superficielle ne l’avait guère convaincu au casting. C’est en la rencontrant par hasard sans artifices alors qu’elle venait de traverser une averse qu’il pense tenir son héroïne. Sublime ironie, le producteur Dino De Laurentis sera le plus farouche opposant à l’engagement de celle qui sera sa fidèle compagne durant les quarante années à venir.